II
O beaus yeus bruns, ô regars destournez,
O chaus soupirs, ô larmes espandues,
O noires nuits vainement atendues,
O jours luisans vainement retournez :
O tristes pleins, ô desirs obstinez,
O tems perdu, ô peines despendues,
O mile morts en mile rets tendues,
O pires maus contre moy destinez.
O ris, ô front, cheveus, bras, mains et doits :
O lut pleintif, viole, archet et vois :
Tant de flambeaus pour ardre une femmelle !
De toy me plein, que tant de feus portant,
En tant d'endrois d'iceus mon coeur tatant,
N'en est sur toy volé quelque estincelle.
|
Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
Ô chauds soupirs, ô larmes épandues,
Ô noires nuits vainement attendues,
Ô jours luisants vainement retournés !
Ô tristes plaintes, ô désirs obstinés,
Ô temps perdus, ô peines répandues,
Ô mille morts en mille rets tendues,
Ô pires maux contre moi destinés !
Ô rires, front, cheveux, bras, mains et doigts,
Ô luth plaintif, viole, archet et voix :
Tant de flambeaux pour brûler une femme !
De toi me plains que, de mon cœur ardent,
En tant d'endroits tant de feux portant,
Vers toi n'en ait volé aucune flamme.
|
III
O longs désirs,
O esperances vaines,
Tristes soupirs et larmes coutumieres
A engendrer de moy maintes rivieres,
Dont mes deus yeus sont sources et fontaines :
O cruautez, o durtez inhumaines,
Piteus regars des celestes lumieres :
Du coeur transi o passions premieres,
Estimez vous croitre encore mes peines ?
Qu'encor Amour sur moy son arc essaie,
Que nouveaus feus me gette et nouveaus dars :
Qu'il se despite, et pis qu'il pourra face :
Car je suis tant navree en toutes pars,
Que plus en moy une nouvelle plaie,
Pour m'empirer ne pourroit trouver place.
|
Ô longs désirs, ô espérances vaines,
Tristes soupirs et larmes coutumières
A engendrer de moi maintes rivières,
Dont mes deux yeux sont sources et fontaines !
Ô cruautés, duretés inhumaines,
Tristes regards des célestes lumières,
Du cœur transi aux passions premières,
Pensez-vous accroître encore mes peines ?
Qu'Amour essaie encore son arc sur moi,
Que nouveaux feux me jette et nouveaux dards !
Qu'il s’énerve, pire qu'il pourra fasse :
Car je suis tant blessée en toutes parts,
Que plus aucune plaie nouvelle en moi
Pour m’atteindre ne pourrait trouver place. |
IIII
Tant que mes yeux pourront larmes espandre,
A l'heur passé avec toy regretter :
Et qu'aus sanglots et soupirs resister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignart Lut, pour tes graces chanter :
Tant que l'esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toy comprendre :
Je ne souhaitte encore point mourir.
Mais quand mes yeus je sentiray tarir,
Ma voix cassee, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel sejour
Ne pouvant plus montrer signe d'amante :
Prirey la Mort noircir mon plus cler jour.
|
Tant que mes yeux pourront répandre larmes,
Au moment avec toi regretter ;
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du charmant luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien sauf te comprendre ;
Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante :
Prierai la Mort de noircir mon plus clair jour.
|
VIII
Je vis, je meurs : je me brule et me noye.
J'ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ay grans ennuis entremeslez de joye :
Tout en un coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure :
Mon bien s'en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je seiche et je verdoye.
Ainsi Amour inconstamment me meine :
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me treuve hors de peine.
Puis quand je croy ma joye estre certeine,
Et estre au haut de mon desiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
|
Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop douce et trop dure.
J'ai grands chagrins entremêlés de joie :
En même temps je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint durs tourments j’endure ;
Mon bonheur fuit, et à jamais il dure :
En même temps je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène :
Et quand je pense voir douleur empirer,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis quand je crois ma joie être certaine
Et être au haut de l’instant désiré,
Il me remet en mon malheur premier.
|
XVIII
Baise
m'encor, rebaise moy et baise :
Donne m'en un de tes plus savoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus :
Je t'en rendray quatre plus chaus que braise.
Las, te pleins tu ? ça que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Jouissons nous l'un de I'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :
Tousjours suis mal, vivant discrettement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fay quelque saillie.
|
Baise m’encore, rebaise-moi et baise :
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las, te plains-tu ? Là, ce mal je l’apaise,
T’en donnant dix et d’aussi doucereux.
Ainsi mêlant nos baisers si heureux
Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun s’en suivra.
Chacun en soi et son amant vivra.
Permets m’Amour, me faire une folie :
Toujours suis mal, vivant sur moi lovée,
Et ne me puis contentement donner,
Si hors de moi ne fais quelque sortie.
|